Accompagner une personne qui ne parle pas français : les pièges à éviter
Quand on ne partage pas la langue de la personne, le risque n'est pas seulement de mal se comprendre. C'est de sous-estimer ses compétences et de décider à sa place sans le savoir.
Conseillers en insertion, travailleurs sociaux, formateurs, agents d'accueil : vous recevez de plus en plus de personnes qui parlent peu ou pas le français. Vous faites avec les moyens du bord. Un collègue qui parle arabe, un enfant qui traduit, une application sur le téléphone, des gestes.
Ces solutions dépannent. Mais elles cachent des pièges qui peuvent fausser tout un parcours. Voici les cinq plus fréquents, et comment les éviter.
Piège n° 1 : faire traduire par un proche ou un enfant
C'est la solution la plus courante, parce qu'elle est immédiate et gratuite. C'est aussi la plus risquée.
Dans le domaine de la santé, la Haute Autorité de santé a fait de l'interprétariat professionnel la pratique de référence dans son référentiel d'octobre 2017. Un rapport de l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS) de 2019 le rappelle : les autres solutions, dont le recours à un proche ou à un outil de traduction numérique, doivent être proscrites ou limitées à des situations précises. Le rapport cite les réserves : qualité de traduction incertaine, charge émotionnelle quand un enfant traduit, rupture du secret, risque de pression ou de censure des propos.
Ce cadre est écrit pour le soin, mais les mêmes risques existent dans un entretien d'insertion. La personne ne dira pas devant son fils qu'elle n'a pas de ressources. Elle ne parlera pas d'une violence devant son conjoint. Et un proche qui traduit a tendance à résumer, à corriger, parfois à répondre à sa place.
À faire : réserver le proche aux échanges pratiques (une date, une adresse). Pour tout ce qui touche à la situation personnelle, aux droits ou à un projet, passer par un interprète professionnel quand c'est possible, en présence ou par téléphone. Renseignez-vous sur les services d'interprétariat financés sur votre territoire.
Piège n° 2 : faire confiance aveuglément à un outil de traduction
Les applications de traduction progressent. Elles restent utiles pour un mot ou une phrase simple. Mais elles se trompent sur les termes administratifs, les noms de dispositifs et les langues moins courantes. Elles ne signalent pas qu'elles se sont trompées.
À faire :
- utiliser des phrases courtes, sans sigles ni jargon (« France Travail » plutôt que « inscription en catégorie A ») ;
- demander à la personne de reformuler avec ses mots ce qu'elle a compris ;
- ne jamais faire signer un document dont seule une traduction automatique a été montrée.
Piège n° 3 : confondre niveau de français et niveau de compétences
C'est le piège le plus coûteux, parce qu'il ne se voit pas. Une personne qui cherche ses mots en français peut être comptable, infirmière, soudeuse ou cheffe de chantier. Si l'entretien se fait uniquement en français, ses compétences disparaissent derrière la langue.
Résultat : on oriente vers un poste en dessous de son niveau, ou on attend « qu'elle parle mieux » avant de parler de projet. Des mois peuvent passer.
À faire :
- commencer par l'expérience et les diplômes, avant la situation administrative et la langue ;
- séparer les deux sujets dans le dossier : le niveau de français d'un côté, les compétences métier de l'autre ;
- faire reconnaître le diplôme : pour un métier non réglementé, l'attestation de comparabilité délivrée par le centre ENIC-NARIC donne à l'employeur un avis sur le niveau du diplôme étranger. Elle n'a pas de valeur juridique et n'est pas obligatoire, mais elle rend le parcours lisible ;
- observer la personne en situation : une période de mise en situation en milieu professionnel (PMSMP) permet de découvrir un métier ou de confirmer un projet. Elle dure un mois au maximum et peut être prescrite par France Travail, une mission locale, Cap emploi, le conseil départemental ou une structure d'insertion par l'activité économique.
Piège n° 4 : oublier la langue maternelle et la scolarisation
Savoir quelle langue la personne parle ne suffit pas. Il faut aussi savoir si elle a été scolarisée, si elle lit et écrit dans sa langue, et quelles autres langues elle parle.
Une personne qui lit bien l'arabe ou le dari n'a pas les mêmes besoins qu'une personne qui n'a jamais appris à lire. La première progresse souvent vite en français écrit. La seconde a besoin d'un parcours adapté. Les confondre, c'est orienter vers la mauvaise formation.
Pour les personnes qui ont signé un contrat d'intégration républicaine (CIR), l'OFII évalue les compétences à l'écrit et à l'oral à l'accueil. Si le niveau est inférieur à A2, une formation linguistique est proposée. Demandez à la personne si elle a eu cet entretien et ce qui lui a été proposé : cela évite de repartir de zéro.
Enfin, les langues parlées sont une compétence. Une personne qui parle arabe, français et anglais, ou pachto, dari et ourdou, a un atout pour de nombreux métiers d'accueil, de service ou de médiation.
Piège n° 5 : ne pas faire relire dans la langue de la personne
Vous avez noté ses réponses en français. Vous avez rédigé un plan d'action. Mais la personne ne peut pas le relire. Elle repart avec une feuille qu'elle ne comprend pas, ou sans rien.
Un accompagnement se construit avec la personne. Le Code du travail prévoit d'ailleurs que le diagnostic global de sa situation est réalisé conjointement avec elle. Cela suppose qu'elle puisse vérifier ce qui a été écrit.
À faire :
- relire les points clés avec l'interprète à la fin de l'entretien ;
- lui remettre l'action à faire et la date du prochain rendez-vous dans sa langue ;
- proposer « je ne sais pas » comme réponse possible, pour éviter les « oui » de politesse.
Comment ToFrance intègre ces principes
ToFrance a été conçu pour l'allophonie et l'illettrisme. Le pré-diagnostic d'orientation dure 5 minutes, sans inscription préalable, dans l'une des 10 langues proposées : français, anglais, espagnol, arabe, portugais, russe, ukrainien, turc, pachto et dari. L'interface est vocale et visuelle : la personne peut écouter et toucher, pas seulement lire.
Dans le diagnostic partagé que mène ensuite le conseiller :
- chaque choix de réponse est affiché dans la langue de la personne d'un côté et en français de l'autre, avec une icône ;
- « Je ne sais pas » est proposé à chaque question, et une précision libre peut être écrite ou dictée ;
- les questions commencent par le projet, l'expérience et les diplômes ; elles abordent aussi les langues parlées et la scolarisation, et la reconnaissance des diplômes ;
- à la fin, la personne relit toutes ses réponses dans sa langue et les confirme ;
- le plan d'action est traduit dans sa langue et prêt à être envoyé par WhatsApp ou SMS.
L'IA propose, le conseiller décide. ToFrance ne remplace ni l'interprète ni le conseiller : il prépare l'entretien pour que le temps passé ensemble serve à décider. Pour une structure qui reçoit des personnes allophones, le diagnostic ToFrance est une suite logique à ces bonnes pratiques.